Communication d'entreprise : des experts-comptables axés sur les chiffres et des professionnels de la communication créatifs – est-ce compatible ? Mark-Steffen Buchele, de l'université de Leipzig, nous parle de la discipline encore récente qu'est le « Communications-Controlling ». WW : L’Art Directors Club – un club composé exclusivement de professionnels de la publicité – récompense chaque année les réalisations les plus créatives du secteur en matière de communication. En réalité, ne serait-ce pas aux experts-comptables de les évaluer selon des critères d’efficacité, selon la devise : « Est-ce que la créativité, c’est ce qui a le plus d’impact sur le marché ? »Mark-Steffen Buchele : Il est certain que la créativité doit, en fin de compte, porter ses fruits sur le marché – selon ce qui est communiqué, les effets pour les entreprises ou les organisations se manifestent à court, moyen ou long terme. Et le plus souvent de telle manière qu’il est impossible d’en attribuer le mérite à des mesures isolées. Si l’on considère donc le processus créatif en soi, les publicitaires sont certainement les mieux placés pour l’évaluer. La meilleure solution d’un point de vue entrepreneurial est atteinte lorsque les deux conditions sont réunies : avoir obtenu le plus grand impact grâce à une créativité optimale. Pour interpréter cela, un contrôle de gestion global de la communication s’avère utile. WW : Les créatifs n’aiment pas que les contrôleurs « se mêlent » de leur métier. Comment parvenez-vous à convaincre les professionnels de la création de l’efficacité de votre méthode ? Mark-Steffen Buchele : Personne ne « se mêle » du métier de l’autre. Au contraire : les deux parties nouent une sorte de relation symbiotique – un cadre rationnel donne aux processus émotionnels et créatifs l’orientation optimale pour atteindre les objectifs de l’entreprise. Comme personne ne peut prédire avec exactitude l’impact de la communication, le contrôle de gestion de la communication aide à identifier les changements à un stade précoce. On se rend compte que quelque chose dérape, et les stratégies et mesures peuvent alors être adaptées et optimisées. WW : Que recouvre exactement le terme de « contrôle de la communication » ? Mark-Steffen Buchele : Il s’agit de mesurer, d’évaluer et de piloter les mesures de communication à l’aide d’indicateurs spécifiques. Cela rend le processus de gestion de la communication transparent. Cela permet ainsi d’évaluer la contribution de la communication à l’entreprise.WW : Pourquoi une entreprise a-t-elle besoin d’un contrôle de gestion de la communication ?Mark-Steffen Buchele : Chaque entreprise mesure déjà tous les domaines possibles, des ventes à la production, alors pourquoi pas la communication ? La question centrale est la suivante : comment la communication contribue-t-elle à la réalisation des objectifs de l’entreprise ? WW : Qui se montre le plus sceptique vis-à-vis de cette discipline : les auditeurs ou les responsables de la communication ? Mark-Steffen Buchele : Notre enquête auprès des contrôleurs de gestion a révélé qu’ils comprennent tout à fait les spécificités de la communication. Ce que les contrôleurs de gestion souhaitent savoir, c’est si les objectifs de communication ont été atteints et comment ils l’ont été. Le contrôle de gestion de la communication est un processus. L’auditeur doit être associé au projet dès le début et y être intégré. Les responsables de la communication manifestent une certaine réticence lorsqu’il s’agit de rendre les processus transparents et de rendre les mesures vérifiables.WW : Si tout est considéré sous l’angle du contrôle de gestion, n’y a-t-il pas alors un risque de privilégier de manière unilatérale les activités facilement mesurables ? Mark-Steffen Buchele : Non, à condition de toujours partir des objectifs plutôt que des mesures. Prenons l’exemple d’une campagne d’affichage annuelle – souvent accompagnée du slogan « On a toujours fait comme ça ». Mais est-ce vraiment le moyen approprié pour atteindre les objectifs ?WW : La créativité ne passe-t-elle pas à la trappe à cause du contrôle de gestion de la communication ? Après tout, elle n’est pas mesurable.Mark-Steffen Buchele : La créativité a toujours sa place et revêt une importance capitale, car le contrôle de gestion de la communication n’est « qu’un » outil de navigation qui permet de se demander : où en suis-je, suis-je sur la bonne voie pour atteindre mes objectifs ? Il n’est en effet pas possible de lier directement les prestations créatives à la valeur de l’entreprise. L’important est de ne pas se contenter de mesurer des mesures isolées, mais d’avoir une vision d’ensemble. WW : Comment le contrôle de gestion de la communication résout-il la contradiction entre la vision plutôt à court terme des dirigeants et les stratégies de communication orientées vers le long terme et dont les effets ne sont pas immédiatement perceptibles ? Mark-Steffen Buchele : À l’instar de la gestion d’entreprise, la gestion de la communication poursuit des objectifs à court, moyen et long terme. Elle couvre donc l’ensemble des parties prenantes concernées. Les programmes à long terme, comme une campagne de marque, nécessitent non seulement une évaluation finale, mais aussi une évaluation tout au long de leur mise en œuvre. Il s’agit, par exemple, d’examiner le mix de communication, notamment en fonction des différents groupes cibles. WW : Que signifie le contrôle de gestion de la communication pour les agences de création et de relations publiques ? Mark-Steffen Buchele : Les méthodes en elles-mêmes ne devraient pas être une nouveauté pour les agences. Elles pratiquaient déjà le contrôle d’impact, par exemple avec des pré-tests de campagne pour un nouveau produit ou des enquêtes. Le défi consiste à combiner ces méthodes de manière pertinente pour chaque donneur d’ordre. Et à rendre ses propres processus transparents. Car à l’avenir, les donneurs d’ordre sauront mieux ce qu’ils attendent en matière de communication. Si ce n’est pas le cas, les agences devront fournir des conseils ciblés et mettre en œuvre ces conseils de manière vérifiable. WW : Qu’en est-il des méthodes classiques de mesure d’impact, telles que l’analyse de la couverture médiatique ? Mark-Steffen Buchele : L’analyse de la couverture médiatique reste d’actualité, comme toutes les méthodes classiques. Celles-ci seront intégrées dans un contrôle de communication global. Tous les outils seront regroupés afin de rendre le processus de communication compréhensible et transparent.WW : Quel est le plus grand danger lié au contrôle de gestion de la communication ?Mark-Steffen Buchele : Il faut éviter de se perdre dans un trop grand nombre d’indicateurs. Une approche pragmatique axée sur les objectifs aide à se concentrer sur les chiffres pertinents. Et pour cela, tout le monde doit se mobiliser : la direction, les responsables de la communication et les contrôleurs de gestion. WW : Quelle place occupera le contrôle de gestion de la communication dans dix ans ? Mark-Steffen Buchele : Les processus d’information et de communication marqueront alors encore davantage notre société qu’aujourd’hui. Les investissements en communication devront être considérés de manière encore plus nuancée : quelle stratégie, à quel coût, offre le meilleur effet de soutien pour atteindre les objectifs de l’entreprise ? Je pars du principe que la plupart des entreprises sauront alors comment fonctionne leur gestion de la communication et où se trouvent les leviers permettant de l’optimiser davantage.
Interview : Cornelia Sidler
Première plateforme dédiée au contrôle de gestion de la communication Lors du premier colloque interdisciplinaire consacré au contrôle de gestion de la communication, qui s'est tenu le 31 mai, la Haute école d'économie de Zurich (HWZ) a annoncé la création d'un groupe d'experts en contrôle de gestion de la communication. Ce groupe d'experts sera composé de responsables de la communication et de contrôleurs de gestion expérimentés, qui se pencheront sur les exemples de bonnes pratiques (« best practice ») et sur l'élaboration de normes communes en matière de contrôle de gestion de la communication.
Profil : Le Dr Mark-Steffen Buchele (34 ans) est chef de projet au sein du pôle de compétence « Stratégie et création de valeur » du département de gestion de la communication et de relations publiques de l'université de Leipzig, ainsi que directeur général d'Aexea – Communication Content Consulting, www.communicationmanagement.de et www.aexea.de.
Son ouvrage intitulé « La valeur ajoutée de la communication d'entreprise » devrait paraître en juillet 2007 aux éditions VS Verlag, à Wiesbaden.