Ne pas vérifier que tout va bien
En Ukraine, l'opposition unie renverse le gouvernement. Dans les médias suisses, on préfère ne pas trop s'attarder sur l'identité exacte de ceux qui ont agi sur le Maïdan. L'essentiel, c'est que l'Ukraine se rapproche de l'Europe. Par Hans Stutz
Oscar Freysinger, grand casher du Bas-Valais et de la politique suisse, a déjà fait du chemin, même à la télévision russe. Il a récemment accordé une interview à la chaîne pro-étatique Pro Russia au sujet de la destitution du gouvernement en Ukraine : "Deux participants sur trois à ce putsch sont des nazis ou des fascistes". Freysinger, qui a déjà fait une apparition rayonnante devant un public d'extrême droite, critique donc la présence d'extrémistes de droite au sein du gouvernement ukrainien. Ne devrait-il pas en fait les soutenir ? Le politicien opportuniste veut encore plus s'en prendre à l'UE, c'est pourquoi il s'insurge contre "les grands politiciens de l'UE" qui tiendraient "de grands discours sur la démocratie sur la place principale de Kiev".
Seulement, même si Freysinger exagère, il a raison sur le fond. Même les médias germanophones commencent à se rendre compte que le nouveau gouvernement ukrainien s'oriente certes vers l'Europe et l'Union européenne, mais que deux participants au gouvernement de transition (Secteur droit et Swoboda) défendent des positions d'extrême droite. Le "Secteur droit" est un conglomérat de groupuscules racistes voire ouvertement néonazis qui, depuis le changement de gouvernement, se présentent de plus en plus comme des milices ou des corps francs. En décembre 2012, le Parlement européen s'inquiétait encore du succès électoral de Svoboda, estimant qu'il était l'expression d'un "sentiment nationaliste croissant en Ukraine" et que "les conceptions racistes, antisémites et xénophobes" étaient en contradiction avec les valeurs fondamentales de l'UE. Cela n'a plus d'importance maintenant que les politiques européens voient l'opportunité de détacher l'Ukraine de la sphère d'influence de la Russie.
Le populiste Freysinger, quant à lui, profite une fois de plus d'une faille médiatique. Durant les jours du coup d'Etat ukrainien, les médias suisses ont ignoré la présence d'extrémistes de droite sur le Maidan. Les premières informations selon lesquelles des extrémistes de droite étaient actifs parmi les manifestants et les révoltés ont été suivies d'une remarque selon laquelle il s'agissait de propagande russe. (Ce qui était le cas) Mais même de loin, l'observateur intéressé pouvait voir des signes. Un journal télévisé de la télévision suisse a été révélateur : la présentatrice a parlé de "nationalistes radicaux" parmi les manifestants, le petit film montrait un groupe d'hommes en marche derrière un drapeau celte. Celui-ci est considéré comme un signe de la suprématie de la race blanche et est souvent utilisé par les groupes néofascistes. Ce n'est pas la première fois que des journalistes de la télévision suisse ne reconnaissent pas le message politique d'un drapeau. Les journalistes ont également dû expliquer aux gens de Leutschenbach la signification du drapeau du Reich de Freysinger ("aujourd'hui apprécié par les extrémistes de droite") après la diffusion.
Depuis des années, les journalistes suisses font preuve d'une remarquable réticence à désigner clairement les partis ou les politiciens situés à droite de la droite bourgeoise, qu'il s'agisse de la droite radicale, des radicaux de droite, des néonazis, des fascistes ou des extrémistes de droite. Ils se réfugient dans des formules toutes faites, notamment "ultranationalistes". La NZZ a par exemple écrit ces derniers mois sur "le vainqueur des élections en Serbie, Aleksandar Vucic", qui "il y a six ans encore, faisait figure d'ultranationaliste anti-occidental avec des idées de grande Serbie". Il appartenait au parti de Vojislav Seselj, "un fauteur de guerre de la pire espèce" (NZZ). Une autre fois, la NZZ a évoqué "l'influence des ultranationalistes", qui "limiteraient encore plus les possibilités de compromis de Netanyahu avec les Palestiniens". Et en mai 2013, le journal de la Falkenplatz rapportait qu'outre deux grands partis et des représentants de la minorité turque, les "ultranationalistes" d'"Ataka" étaient également présents au parlement bulgare. Or, Ataka pratique l'exclusion de la minorité turque et des musulmans en Bulgarie. Selon la NZZ, le "Secteur droit" ukrainien serait également "ultranationaliste". Mais jusqu'à présent, il n'y a pas de parti ultranationaliste, ni de programme, ni d'idéologie, ni de définition établie par un scientifique. Seulement des bavardages de médias et de politiciens. Même Wikipedia n'en sait pas plus et renvoie les chercheurs directement au terme "extrémisme de droite".
Hans Stutz vit à Lucerne et travaille comme journaliste spécialisé dans le racisme et l'extrémisme de droite.
