Des réflexes de défense plutôt qu'un travail d'information

Les grandes maisons d'édition suisses font de la recherche sur les médias un tabou, en Autriche, on cherche à s'unir. Par Stephan Russ-Mohl, directeur de l'Observatoire européen du journalisme à l'Université de Lugano.

Le contraste entre le secteur des médias et la recherche sur les médias ne pourrait pas être plus fort : En Suisse, les deux plus grands éditeurs de la presse écrite, Tamedia et Ringier, taisent - comme s'ils s'étaient concertés - les résultats de la recherche sur l'état et les perspectives du journalisme que 60 chercheurs en médias autour de Kurt Imhof ont présentés dans leur "Annuaire Qualité des médias en Suisse". Et le président de l'Association de la presse suisse, Hanspeter Lebrument, a déjà laissé son directeur s'emporter violemment contre les scientifiques avant même que lui et ses collègues n'aient eu la chance de prendre connaissance du contenu de l'annuaire.

En revanche, dans la République alpine voisine, on s'exerce à l'unité. L'association des éditeurs de journaux autrichiens a présenté ces jours-ci, sous le titre accrocheur de "Mehrwert", son "Public-Value- Bericht", par lequel elle souhaite attirer l'attention du grand public sur l'importante contribution des médias imprimés à la diversité des médias et sur le fait que l'ORF, en tant que chaîne publique, n'a pas le monopole d'un journalisme de qualité. Parmi les auteurs, on trouve la crème de la crème du journalisme et de la gestion de l'édition autrichiens, mais aussi des chercheurs renommés dans le domaine des médias. Ce qu'ils ont à dire n'est pas toujours confortable pour les éditeurs - par exemple lorsque Matthias Karmasin encourage les entrepreneurs de médias à davantage d'"autorégulation réglementée" ou que sa collègue de Klagenfurt Franzisca Weder voit dans le "maintien d'un discours public sur la valeur des produits médiatiques la véritable responsabilité des entreprises et des associations de médias en matière de communication" : Mais le fait que de telles déclarations aient été intégrées dans le volume peut être considéré comme un signe de volonté de dialogue. Pour les éditeurs de journaux du segment de marché exigeant en Autriche, le fait que l'Etat et d'autres institutions publiques, financées en fin de compte par l'argent des contribuables, favorisent souvent dans leurs campagnes publicitaires des médias qui n'aident pas vraiment le journalisme de qualité, reste une source d'irritation. Les sommes en jeu dans de telles annonces représentent plusieurs fois le montant de l'aide directe et indirecte à la presse réglementée jusqu'à présent par la loi.

En outre, dans les pays voisins, des colosses comme Google et Facebook sont également une épine dans le pied des éditeurs. Non seulement ils font de bonnes affaires avec leurs liens vers des contenus financés par des entreprises de presse écrite, mais ils mettent également à mal les fournisseurs de médias traditionnels sur le marché de la publicité - et déplacent en outre leurs bénéfices vers des pays où ils ne paient quasiment pas d'impôts. Le rapport autrichien sur la valeur publique est tout de même un document impressionnant sur la collaboration entre le secteur des médias et la recherche sur les médias. Maintenant que le Conseil fédéral a mis en place la Commission fédérale des médias, présidée par Otfried Jarren, chercheur dans le domaine des médias et vice-recteur de l'université de Zurich, les éditeurs suisses se souviendront peut-être aussi que les scientifiques peuvent parfois être des partenaires de coopération compétents pour résoudre leurs problèmes. L'ancien président du Conseil de la presse Peter Studer a raison : "Les guerres de tranchées entre des éditeurs peu enclins à la critique et soucieux de rentabilité et des scientifiques parfois trop normatifs et rigides freinent le dialogue nécessaire".

Les sociétés démocratiques ne sont guère concevables sans un journalisme professionnel qui produit une "valeur ajoutée" en termes d'informations pertinentes pour la société. Or, cette valeur ajoutée est gravement menacée si plus personne ne veut payer pour le journalisme et si, en plus, les recettes publicitaires fondent comme neige au soleil. Il y a donc beaucoup à faire pour la politique des médias, et pas seulement en Suisse et en Autriche. D'autre part, les maisons d'édition elles-mêmes doivent enfin relever le défi de la communication et "ancrer" dans l'esprit du public la "valeur ajoutée" qu'apporte sans aucun doute un journalisme solidement documenté. La publicité et les relations publiques peuvent y parvenir en partie. Mais un journalisme compétent, qui aborde les médias et le journalisme (ainsi que la recherche sur les médias) de manière aussi critique que la politique, l'économie ou le sport, serait de toute façon plus crédible. P.S. : On en est arrivé là entre-temps - avec leur rapport, les éditeurs autrichiens ont justement redécouvert le concept de plus-value de Marx, l'ont "occupé" et lui ont insufflé un nouveau sens.
 

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