C'est le contenu qui est déterminant, pas l'expéditeur
Qui définit ce qu’est le journalisme ? En principe, c’est la communauté démocratique, au service de laquelle se trouve le quatrième pouvoir. Un précédent récent au Royaume-Uni remet cela en question. Avec des conséquences potentiellement désastreuses pour la liberté de la presse. Par Oliver Classen
Au départ, il y a eu deux marchés improbablement attractifs. Un milliardaire israélien a pu acheter au dernier dictateur de Guinée, peu avant son départ en 2008, les droits d'exploitation du plus grand gisement de minerai de fer inexploité au monde. Coût de l'opération : 800 millions de dollars. Un an et demi plus tard, Beny Steinmetz, le nom de ce genevois d'adoption qui a fait fortune dans le commerce des diamants, a revendu cette licence au groupe minier brésilien Vale pour 2,5 milliards de dollars. La marge bénéficiaire de plus de 300 pour cent était aventureuse, même pour les standards africains, et a éveillé des esprits critiques. Fin 2012, le Financial Times a fait état d'accusations de corruption du nouveau président démocratiquement élu de Guinée à l'encontre de son prédécesseur et de Steinmetz. Peu après, l'organisation non gouvernementale Global Witness, spécialisée dans les recherches sur les matières premières, a fourni les premières preuves - et, comme on l'a vu depuis, des preuves solides - des soupçons présidentiels.
En décembre dernier, le tycoon, qui n'aime pas la publicité et fait l'objet d'une enquête dans cinq pays, a porté plainte contre ses célèbres collègues londoniens. Faute de preuves contraires, il ne s'agit toutefois pas - comme c'est habituellement le cas dans ce genre de cas en vertu de la redoutable "Libel Law" britannique - de diffamation ou d'atteinte à la réputation. Avec trois directeurs de son Beny Steinmetz Group Resources, il accuse plutôt Global Witness de "violation intentionnelle des droits de protection des données et de la personnalité". Les plaignants se réfèrent au Data Protection Act, qui ne s'applique toutefois pas lorsqu'une publication de données personnelles ou professionnelles sert "un but journalistique". Les journalistes bénéficient donc d'une immunité vis-à-vis de cet article de loi. Mais celle-ci s'applique-t-elle également à une organisation d'investigation et de publication professionnelle qui a été nominée en 2003 pour le prix Nobel de la paix ?
C'est à cette question fondamentale qu'un juge inexpérimenté en matière de droit des médias devra répondre dans les semaines à venir. Il posera ainsi un jalon pour ou contre la liberté de la presse, qui devrait rayonner de l'île vers l'Europe continentale. Car si Steinmetz parvenait à ses fins avec son argumentation hypocrite, cela aurait un effet de musellement sur l'ensemble de la société civile. Ce ne serait alors qu'une question de temps avant que les ONG ne puissent plus se prévaloir d'autres droits journalistiques élémentaires pour leur travail, comme la protection des sources. De nombreux spécialistes des médias partent du principe que les recherches coûteuses seront à l'avenir encore plus souvent menées par des activistes. "Human Rights Watch, Greenpeace ou Global Witness disposent de la même expertise, mais de ressources bien plus importantes", estime Sheila Coronel, directrice du Stabile Center for Investigative Journalism à l'université Columbia de New York.
Le journalisme d'information et de plaidoyer a donc de plus en plus besoin des forces complémentaires du monde des ONG. L'expéditeur ne doit donc plus être le seul élément déterminant dans la définition de cette fonction centrale de contrôle du pouvoir. Un article de service rédactionnel sur les lunettes de soleil les plus cool de la saison rend-il un plus grand service à une société démocratique qu'une histoire de corruption documentée pendant des mois, par exemple sur des contrats africains de matières premières impliquant la Suisse ? Le critère décisif pour un produit journalistique ne doit donc pas être la liste de salaires sur laquelle figure son auteur. Le journalisme politiquement pertinent du 21e siècle a donc besoin d'une définition du contenu et de l'artisanat et non d'une définition centrée sur les acteurs. Et d'un juge britannique qui fasse davantage confiance à son instinct citoyen qu'à des critères de distinction juridiques formels et dépassés.
Oliver Classen est porte-parole de l'organisation de politique de développement Déclaration de Berne. Auparavant, il a travaillé comme journaliste pour les médias.
