Une révélation ne veut pas devenir un scandale
L'accusation est grave : le président du parti qui était autrefois le pilier de l'État se serait exprimé en reprenant le jargon des nazis. Son démenti n'est même pas timide. Pourtant, cela ne suscite aucune polémique. Mais pourquoi donc ? Par Hans Stutz
Les scandales ont leur loi, pourrait-on penser : La révélation est suivie d'une charge et d'un enrichissement par les médias et les politiques, elle aboutit à une démission, à des excuses ou à une procédure pénale, parfois même à des modifications de la loi. Mais bien entendu, uniquement si les journalistes qui ont fait les révélations ont travaillé sérieusement. Seulement voilà : même les accusations malveillantes se terminent sans scandale si personne ne veut s'indigner, quels que soient ses motifs (considération ? dépendance ?).
Concrètement : dans la Weltwoche, le journaliste à la retraite Urs Paul Engeler publie une démolition totale du président du PLR Philipp Müller, en se basant sur les positions de l'UDC. Mais il mentionne aussi : "Dans une conversation amusante avec de bons collègues, il met en garde (toujours avec la lâche interdiction de le citer littéralement) contre une 'négation menaçante' de la Suisse". Il qualifie également Müller d'anti-africain. Pour rappel, Müller a commencé sa carrière politique nationale en tant que propagandiste de thèmes et d'initiatives xénophobes, généralement présentés sans remarques diffamatoires sur les étrangers. Ceci contrairement aux xénophobes traditionnels, par exemple les Démocrates suisses (DS). Mais l'objectif des interventions politiques ne différait pas : rendre l'entrée et l'établissement plus difficiles et affaiblir les droits des étrangers, que ce soit au niveau de l'entrée, du marché du travail ou de l'accès aux droits politiques. C'est encore le cas aujourd'hui. Récemment encore, le président du parti radical a demandé au Conseil des Etats de s'aligner sur la position hostile à la naturalisation du Conseil national dans le cadre de la nouvelle loi sur la naturalisation.
Il y a encore une autre histoire : Au printemps 2002, Müller écrit au chroniqueur, également auteur de la chronologie "Racisme en Suisse" : il lui semble "très douteux qu'une publication traite exclusivement d'incidents concernant des étrangers et des étrangères". Or, il est dans la nature du racisme et de la discrimination de viser les minorités, même si les victimes possèdent le passeport suisse. Le chroniqueur en veut pour preuve une agression commise par trois jeunes Suisses sur un Suisse à la peau noire. Ce que Müller balaie d'un revers de main : cette victime n'était guère reconnaissable comme un Suisse typique. Serait-il donc un Suisse aux droits limités ? L'accusation d'Engeler est explosive, les termes "Vernegerung" et "Verjudung" sont issus du jargon national-socialiste, sans compter que le terme "nègre" est péjoratif. Mais ce n'est que deux jours plus tard que le Tages-Anzeiger publie un résumé formulé avec prudence. Müller dit pour la première fois ce qu'il répétera dans les jours à venir : "On sait que depuis des années, Monsieur Engeler tire systématiquement de la pire des manières contre des politiciens du PLR comme les conseillers fédéraux Johann Schneider-Ammann et Didier Burkhalter, contre Karin Keller-Sutter ou moi-même. La dernière tirade s'inscrit parfaitement dans cette collection bizarre de fausses représentations et de faits déformés de cet écrivain". Où qu'il se fasse entendre, Müller ne dément jamais explicitement l'accusation, même sur sa page d'accueil. Il déclare encore au Blick-Online qu'il ne déposera pas de plainte pour atteinte à l'honneur. Le tabloïd en reste là.
Aurait-il été différent il y a quelques années ? Dans l'Aargauer Zeitung, l'ancien rédacteur en chef du Blick Werner de Schepper, aujourd'hui à Tele Bärn, écrit : "Aucun président qui se tient sur le sol de la démocratie ne peut laisser ce reproche en suspens. Il est trop monstrueux pour cela". Ensuite, le silence médiatique règne. Seules des questions subsistent : Les journalistes et les politiques considèrent-ils déjà la Weltwoche ou Urs Paul Engeler comme si peu crédibles qu'ils ne répondent même plus à leurs accusations ? Les rédactions craignent-elles de faire partie d'une campagne de l'UDC visant à discipliner le PLR et renoncent-elles donc à poser des questions supplémentaires ? S'agit-il encore de journalisme critique ? Ou bien les journalistes considèrent-ils que les propos racistes ne constituent un sujet que lorsqu'ils émanent de militants d'extrême droite ou d'hommes de l'UDC ?
Hans Stutz, Lucerne.
Journaliste spécialisé dans le racisme et l'extrémisme de droite, également conseiller cantonal des Verts.
